Pendant des siècles, la liberté d’expression a été pensée dans un paysage où très peu de gens avaient réellement accès à la parole publique. Il fallait être riche, propriétaire de journaux, d’une imprimerie, proche du pouvoir ou installé dans une chaire pour que sa voix puisse traverser la société au-delà de quelques mètres de portée.
Les grandes déclarations – Premier amendement, Déclaration des Droits de l’Homme, constitutions modernes – naissent dans ce contexte de déséquilibre massif. Elles cherchent surtout à empêcher que le pouvoir politique, religieux ou économique bâillonne les minorités, les opposants, les voix dissonantes.
Autrement dit, la liberté d’expression est d’abord un outil de rééquilibrage d’un rapport de force. On ne protège pas une parole abstraite : on protège les faibles contre la tentation des puissants de verrouiller le récit officiel du monde.
Mais ces textes ne visent pas seulement à limiter l’arbitraire des gouvernants. En filigrane, ils portent une ambition plus profonde : rendre possible une vie commune dans laquelle des individus très différents peuvent malgré tout cohabiter.
La parole publique, lorsqu’elle est partagée, joue le rôle d’un chantier permanent où se négocie l’image du monde dans lequel nous acceptons – ou non – de vivre ensemble. Si un seul acteur contrôle ce chantier, la réalité se fracture : d’un côté, le récit officiel ; de l’autre, les vies réelles qui n’y trouvent plus leur place.
Les philosophes politiques ont souvent mis en scène ce risque sous la forme d’une « guerre de tous contre tous ». En particulier Hobbes dans son Leviathan. Quand plus personne ne croit au même récit minimal, quand il n’existe plus de décor commun, alors chaque groupe tente d’imposer sa propre histoire par la force plutôt que par la discussion.
C’est ici que l'histoire bascule. L’arrivée des réseaux sociaux a progressivement réalisé, au moins en apparence, le rêve ancien : tout le monde peut désormais publier, réagir, partager, commenter.
Le rééquilibrage du pouvoir de parler, d’un point de vue purement technique, semble accompli. Plus besoin d’imprimerie, de studio de télévision ou d’éditeur : un smartphone et une connexion suffisent pour se jeter dans l’arène globale de la parole.
Mais ce qui avait du sens dans un monde statique – quelques voix contre un pouvoir central – devient insuffisant dans une sphère où des millions de voix se croisent en temps réel. La question ne peut plus être seulement « qui a le droit de s’exprimer ? », elle doit devenir « quelles dynamiques met-on en mouvement quand tout le monde s’exprime en même temps ? ».
Dès qu’une personne prend la parole en ligne, plusieurs dynamiques se déclenchent. On peut en distinguer deux principales : l’affirmation de soi et la réaction à l’autre.
La première est une dynamique d’ego : « j’existe parce que mon opinion existe ». Publier, c’est inscrire son point de vue dans le flux, le faire exister face à la masse indifférenciée des autres voix.
La seconde est une dynamique de réaction : une phrase choque, blesse, scandalise, et déclenche une réponse. Les réseaux sociaux ont industrialisé cette mécanique de l’indignation, parce qu’elle produit de l’attention, donc du temps d’écran, donc de la valeur économique.
Il ne s’agit pas ici de distribuer des bons et des mauvais points moraux. Réagir peut être profondément légitime face à une idée réellement dangereuse, tout comme cela peut être purement narcissique ou tribal.
La véritable question glisse alors : est-ce que ce que j’exprime – ou ce à quoi je réagis – sert seulement mon intérêt, mon ego, mon groupe, ou contribue à quelque chose de plus large que moi ?
Toute prise de parole se situe quelque part sur un axe allant du « pour moi et les miens » au « pour un commun qui nous dépasse ». D’un côté, la défense d’intérêts particuliers, la protection d’une identité, la consolidation d’une communauté qui se perçoit comme assiégée.
De l’autre, un mouvement plus rare : celui qui tente d’inclure aussi le point de vue de l’autre, de chercher une formulation qui reste supportable, même pour ceux qui ne partagent pas nos valeurs. Ce type de parole ne nie pas les conflits, mais les rend visibles, intelligibles, partageables.
Dans le paysage actuel, on observe souvent un phénomène paradoxal : on se cache derrière des communautés pour justifier des positions de plus en plus exclusives. « Nous », contre « eux » : chaque groupe se raconte comme le héros d’une histoire où l’autre est nécessairement l’obstacle ou l’ennemi.
À ce stade, la liberté d’expression peut servir deux scénarios dramatiques radicalement différents. Soit elle nourrit des conflits sans fin, soit elle les rend conscients, articulés, négociables.
Une fois qu’on met un instant de côté les egos individuels, il reste une autre question vertigineuse : parmi toutes les idées possibles, lesquelles ont réellement une chance d’exister dans l’espace public ? Toutes les opinions ne circulent pas à armes égales, même dans un monde où théoriquement tout le monde peut publier.
Les plateformes et leurs algorithmes effectuent, en coulisses, un tri éditorial massif. Ils décident quelles scènes seront rejouées encore et encore sous nos yeux, et lesquelles resteront invisibles.
Ces systèmes sont optimisés pour une métrique simple : retenir l’attention. Et ce qui retient l’attention, ce sont les conflits, les oppositions tranchées, les histoires fortes, les retournements rapides.
Nous vivons donc dans un théâtre où les algorithmes favorisent les récits antagonistes au détriment des récits lents, nuancés, qui visent un terrain commun.
C’est à ce niveau que de nouvelles lois devraient intervenir : non pour dire qui peut parler, mais pour définir quel type de récit collectif nous voulons encourager.
Assumer une position normative consiste à dire : l’objectif n’est pas seulement que tout le monde puisse parler, mais que la parole permette de « faire société ». Sans vision commune, le décor se fissure et chacun finit par jouer sa propre pièce dans un théâtre en ruines.
Ce qui manque aujourd’hui n’est pas la liberté de parler, mais la volonté d’orienter cette liberté vers un horizon partagé.
Les créateurs qui bâtissent un vrai pouvoir sur les réseaux le font en tissant du commun. Ils fabriquent un « nous », un langage, un récit partagé.
Même dans un système qui monétise la friction, la dynamique la plus forte reste celle qui construit un sentiment d’appartenance.
Pour qu’un point de vue ait de la valeur, il faut un enracinement : un savoir solide ou une expérience vécue.
Un avis sans lien avec une connaissance ou une expérience flotte : on peut l’applaudir un instant, mais il ne construit rien.
À l’inverse, une parole située, nourrie, assumée devient un point d’appui pour d’autres.
Mais les dynamiques actuelles des réseaux ne favorisent pas cette profondeur. Les réactions sont rapides, impulsives, souvent sans travail de compréhension.
Si nous vivons dans des histoires autant que dans des rues, alors les lois sur la liberté d’expression sont aussi des lois de dramaturgie collective.
La technique a réalisé l’égalité d’accès à la parole, mais l’économie a réécrit les récits qui ont une chance d’exister.
Cela pose une question politique : veut-on laisser les algorithmes décider des histoires qui structurent le réel ? Ou redonner à la collectivité ce pouvoir ?
Arrivé ici, tout se condense en une question brute. Veut-on que tous les points de vue s’expriment sans se demander où cela mène ?
Ou veut-on d’abord « faire société », c’est-à-dire orienter nos lois et nos pratiques vers la construction d’un commun habitable ?
Dans le premier cas, la liberté d’expression reste un droit individuel abstrait. Dans le second, elle devient un outil d’écriture du réel.
La question n’est plus : « ai-je le droit de tout dire ? », mais : « quelle réalité suis-je en train de fabriquer par ce que je dis, partage ou relaye ? ».
Et toi, quand tu publies, quelle histoire veux-tu aider à écrire : celle d’une multitude de monologues, ou celle d’un dialogue capable de créer un décor commun ?
Arnaud Aussibal
Bonjour !
Je suis script doctor. Voilà mon métier. J'accompagne les créateurs. Films, romans, BD. Je les aide à faire pousser leurs histoires..
L'art de raconter, ça s'apprend. Comme un jardin qu'on cultive. Et quand on sait voir les histoires, le monde s'éclaire. On le traverse autrement.
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